« Ce n’est pas dans la tête » : quand le cerveau apprend la douleur
17 février 2026 - Pathologies

Selon les dernières données officielles publiées en 2025, 380 000 femmes ont été hospitalisées en 2022 pour une maladie cardio ou neurovasculaire, dont plus de 80 000 avaient moins de 65 ans. En 2021, près de 73 000 femmes sont décédées d’une maladie cardiovasculaire. Pourtant, le risque cardiovasculaire féminin reste encore trop souvent sous-estimé, minimisé ou repéré trop tard. Pour les masseurs-kinésithérapeutes libéraux, ces chiffres doivent aussi résonner en cabinet. Vous voyez les patientes bouger, respirer, récupérer, reprendre l’effort ou s’épuiser anormalement vite. Sans poser de diagnostic cardiaque, vous pouvez contribuer à repérer les signaux d’alerte, orienter au bon moment et accompagner une reprise d’activité physique adaptée.
Une maladie cardiovasculaire chez la femme peut regrouper plusieurs réalités : infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral, insuffisance cardiaque, artériopathie des membres inférieurs, complications de l’hypertension, embolie pulmonaire ou encore pathologies vasculaires liées à la grossesse.
Leur poids sanitaire est considérable. Santé publique France indique qu’en 2022, les cardiopathies ischémiques ont concerné plus de 240 000 patients hospitalisés et entraîné 31 000 décès. L’insuffisance cardiaque a, elle, représenté plus de 180 000 patients hospitalisés et 25 000 décès.
Chez les femmes, l’enjeu est particulier car le danger reste moins visible. Les maladies cardiovasculaires ont longtemps été perçues comme des pathologies masculines, touchant surtout les hommes âgés, fumeurs ou en surpoids. Cette représentation reste tenace. Elle peut retarder la consultation, minimiser les symptômes et conduire certaines patientes à attribuer une gêne cardiaque à la fatigue, au stress, à la ménopause ou à une mauvaise condition physique.
Pour un kiné, cette réalité doit changer la manière d’écouter certaines plaintes. Une patiente qui “récupère moins bien qu’avant”, qui décrit un essoufflement nouveau, une fatigue disproportionnée ou une gêne inhabituelle à l’effort ne relève pas toujours d’un simple déconditionnement. Le rôle du kiné n’est pas de diagnostiquer une pathologie cardiovasculaire, mais de savoir repérer ce qui sort du cadre habituel.
L’infarctus peut se manifester par une douleur thoracique oppressive, irradiant dans le bras gauche. Mais chez certaines femmes, les signes peuvent être plus diffus : fatigue intense, essoufflement inhabituel, malaise, nausées, sueurs, douleur dans le dos, l’épaule, la mâchoire ou l’estomac.
Cette présentation moins classique peut retarder l’alerte. Une patiente peut parler d’un “coup de fatigue”, d’une douleur dorsale inhabituelle, d’une gêne respiratoire ou d’un inconfort digestif, sans penser au cœur. L’Assurance Maladie rappelle d’ailleurs que les femmes peuvent présenter des signes moins évocateurs de l’infarctus, ce qui participe aux inégalités de prise en charge.
Dans un cabinet de kinésithérapie, ces signes peuvent facilement être confondus avec une douleur musculosquelettique, une anxiété, une fatigue passagère ou une mauvaise tolérance à l’effort. Il ne s’agit évidemment pas de suspecter une urgence cardiaque derrière chaque douleur dorsale. Mais certains éléments doivent faire lever le doute : un symptôme nouveau, brutal, inhabituel, déclenché par l’effort, associé à une oppression, un malaise, des sueurs, des nausées ou une récupération anormalement longue.
Dans ces situations, la prudence doit primer. La bonne conduite consiste à interrompre la séance, questionner la patiente, prendre les constantes si cela fait partie de vos pratiques, puis orienter vers un avis médical. En cas de douleur thoracique persistante, malaise important, essoufflement brutal ou suspicion d’urgence, l’appel au 15 reste le réflexe prioritaire.
Le risque cardiovasculaire féminin n’est pas une simple copie du risque masculin. Il dépend des facteurs classiques : tabac, hypertension, diabète, cholestérol, sédentarité, surpoids, stress chronique, troubles du sommeil, antécédents familiaux, mais aussi de facteurs plus spécifiquement féminins.
Pour les kinés libéraux, ces éléments peuvent enrichir le bilan initial sans sortir du cadre professionnel. Demander à une patiente si elle fume, si elle a de l’hypertension, si elle a eu une complication de grossesse, si elle est ménopausée ou si elle ressent un essoufflement nouveau permet de mieux sécuriser la reprise du mouvement.
Imaginez une patiente de 54 ans, ménopausée, suivie pour une lombalgie chronique. Elle vient régulièrement au cabinet depuis plusieurs semaines. Lors d’une séance, elle explique qu’elle se sent “vidée” depuis quelques jours. Pendant les exercices, elle s’essouffle plus vite que d’habitude. Elle décrit aussi une gêne dans le haut du dos, qu’elle attribue à sa posture au travail.
Pris séparément, chaque élément peut sembler banal. Mais l’ensemble doit faire réfléchir : fatigue inhabituelle, essoufflement nouveau, gêne dorsale, ménopause, peut-être sédentarité ou hypertension non connue. Dans ce type de situation, le bon réflexe n’est pas de pousser la séance “pour voir si ça passe”. Il est préférable de ralentir, questionner, vérifier si les symptômes apparaissent à l’effort, demander s’il existe une oppression, des nausées, des sueurs, des palpitations ou un malaise, puis orienter vers un avis médical si le doute persiste.
C’est précisément dans ces situations que le regard du kiné prend toute sa valeur. Au fil des séances, vous apprenez à connaître la patiente, sa manière de bouger, son niveau d’effort habituel, sa récupération. Une fatigue inhabituelle, un essoufflement nouveau ou une rupture nette dans sa tolérance à l’effort peuvent alors être repérés plus facilement. Cette observation clinique répétée fait du cabinet de kinésithérapie un lieu précieux de vigilance et d’orientation.
Le masseur-kinésithérapeute libéral n’est pas en première ligne du diagnostic cardiologique. En revanche, il est en première ligne du mouvement. Et c’est une place très utile.
Votre rôle peut se résumer en trois verbes : repérer, orienter, accompagner.
Cette prévention est d’autant plus importante qu’une grande partie du risque cardiovasculaire est évitable. En 2026, la Société française de cardiologie rappelle qu’environ 80 % des maladies cardiovasculaires pourraient être évitées grâce à la prévention.

Guide pour devenir kiné libéral
Tout savoir les étapes pour devenir kiné libéral: le guide gratuit pour vous guider étapes par étapes...
La prévention des maladies cardiovasculaires ne repose pas seulement sur les bilans médicaux. Elle repose aussi sur les habitudes de vie, et notamment sur l’activité physique. La HAS rappelle que les bénéfices de l’activité physique sont démontrés et que toute augmentation du niveau d’activité, même inférieure aux recommandations de l’OMS, est bénéfique pour la santé.
L’Assurance Maladie rappelle que les masseurs-kinésithérapeutes font partie des professionnels pouvant dispenser l’activité physique adaptée. L’APA peut concerner des patients atteints de maladies chroniques, présentant des facteurs de risque ou en perte d’autonomie. Elle précise aussi que le renouvellement ou l’adaptation de la prescription initiale d’APA peut être effectué une fois par le masseur-kinésithérapeute, sauf avis contraire du prescripteur.
Pour une femme à risque de maladie cardiovasculaire, l’objectif n’est pas simplement de “reprendre le sport”. Il s’agit souvent de réapprendre à bouger sans peur, de réduire la sédentarité, d’améliorer l’endurance, de renforcer la masse musculaire, de retrouver une meilleure tolérance à l’effort et d’intégrer progressivement le mouvement dans la vie quotidienne.
En cabinet, cela peut passer par une progression très concrète : marche fractionnée, exercices respiratoires, renforcement doux, montée d’escaliers, travail fonctionnel, exercices d’équilibre, puis augmentation graduelle de l’intensité selon la tolérance. Le bon programme n’est pas forcément le plus ambitieux. C’est celui que la patiente peut comprendre, tenir et reproduire.
La HAS précise qu’un programme d’APA correspond à un programme structuré, généralement organisé autour de 2 à 3 séances de 45 à 60 minutes par semaine, avec des exercices d’endurance, de renforcement musculaire, d’équilibre ou de coordination selon les besoins.
Pour donner une vraie valeur pratique à cette vigilance, quelques réflexes simples peuvent être intégrés au bilan et au suivi.
Au bilan initial, il est utile de poser quelques questions ciblées : la patiente a-t-elle de l’hypertension ? Fume-t-elle ? A-t-elle du diabète, du cholestérol ou des antécédents familiaux cardiovasculaires ? A-t-elle eu une hypertension pendant la grossesse, une prééclampsie ou un diabète gestationnel ? Est-elle ménopausée ? Ressent-elle un essoufflement nouveau ? Sa tolérance à l’effort a-t-elle changé récemment ?
Pendant les séances, certains signes doivent attirer l’attention : essoufflement inhabituel, fatigue disproportionnée, douleur thoracique ou dorsale nouvelle, douleur dans la mâchoire ou l’épaule, nausées, sueurs, malaise, pâleur, palpitations ou récupération anormalement longue.
L’objectif n’est pas d’inquiéter les patientes ni de médicaliser chaque séance. L’objectif est de ne pas banaliser ce qui mérite une orientation. Un kiné qui repère une rupture dans la tolérance à l’effort et conseille un avis médical joue pleinement son rôle de professionnel de santé de proximité.
Chez une patiente, soyez particulièrement vigilant face à un essoufflement inhabituel, une fatigue disproportionnée, une douleur thoracique, dorsale, mandibulaire ou épigastrique nouvelle, un malaise, des sueurs, des nausées, des palpitations ou une récupération anormalement longue.
Si ces signes apparaissent à l’effort, s’aggravent ou s’accompagnent d’un malaise, interrompez la séance et orientez vers un avis médical. En cas de douleur thoracique persistante, d’essoufflement brutal, de malaise important ou de suspicion d’urgence cardiovasculaire, appelez le 15.
La sensibilisation au risque de maladie cardiovasculaire chez la femme prend de l’ampleur. En 2026, la fondation Agir pour le Cœur des Femmes prévoit de proposer un dépistage cardio-gynécologique complet gratuit à près de 10 000 femmes, lors de 80 événements de proximité sur le territoire.
Cette mobilisation rappelle un point essentiel : la prévention doit sortir des seuls services spécialisés. Elle doit aussi vivre dans les cabinets médicaux, les pharmacies, les structures sport-santé, les cabinets paramédicaux et les lieux de soins de proximité.
Les kinés ont toute leur place dans cette dynamique. Ils ne remplacent ni le médecin traitant, ni le cardiologue, ni les dispositifs de dépistage. Mais ils peuvent repérer, encourager, orienter et accompagner. Dans un parcours de prévention, ce rôle est loin d’être secondaire.
Et si, demain, une simple question posée au bon moment pendant votre bilan kiné permettait à une patiente de ne plus banaliser un signal que son cœur essaie déjà de lui envoyer ?
17 février 2026 - Pathologies