Les kinésithérapeutes, les futurs yeux du dépistage du mélanome ?
9 avril 2025 - Actualités
Pendant longtemps, santé publique et activité physique ont surtout été associées à la prévention de l’obésité, du diabète ou des maladies cardiovasculaires. Mais cette vision est aujourd’hui trop limitée. Dans l’article “Physical activity for public health in the 21st century”, publié en 2026 dans Nature Medicine, Deborah Salvo et ses co-auteurs invitent à repenser l’activité physique comme un déterminant global de santé, capable d’agir aussi sur la santé mentale, l’immunité, les cancers, la qualité de vie et les inégalités sociales. Pour les masseurs-kinésithérapeutes libéraux, cette approche est particulièrement importante. L’article ne se contente pas de rappeler que “bouger est bon pour la santé” : il montre que les bénéfices du mouvement dépendent aussi des conditions dans lesquelles les patients bougent. Une activité choisie, progressive et sécurisée n’a pas le même impact qu’une activité physique subie, répétitive ou contrainte par le travail. Décryptage !
L’intérêt de l’article de Deborah Salvo et al. est qu’il ne propose pas une simple synthèse des bénéfices de l’activité physique. Il construit une véritable relecture de la place de l’activité physique en santé publique au XXIe siècle. Les auteurs s’appuient sur trois apports majeurs : une analyse mondiale des inégalités d’activité physique à partir des données WHO STEPS de 68 pays, une synthèse des preuves concernant l’immunité, la dépression et le cancer, et un nouveau modèle conceptuel centré sur l’activité physique pour la santé et le bien-être.
Cette approche est importante parce qu’elle déplace le débat. L’activité physique n’est plus seulement envisagée comme une réponse à la sédentarité ou à la prise de poids. Elle devient un levier transversal face aux grands défis sanitaires actuels : maladies chroniques, santé mentale, cancers, infections, vieillissement, perte d’autonomie et inégalités sociales.
Pour les kinés libéraux, cette vision donne un cadre scientifique à ce que vous observez déjà au cabinet. Les patients ne se remettent pas en mouvement uniquement parce qu’ils connaissent les recommandations. Ils se remettent en mouvement lorsqu’ils se sentent capables, lorsqu’ils comprennent leurs douleurs, lorsqu’ils reprennent confiance, lorsqu’ils ont un objectif réaliste et lorsqu’ils sont accompagnés dans une progression adaptée.
L’article rappelle aussi que l’inactivité physique est un problème majeur de santé publique mondiale : elle est associée à plus de 5 millions de décès par an. Mais les auteurs insistent surtout sur le fait que les bénéfices de l’activité physique sont encore trop souvent réduits au champ cardio-métabolique, alors qu’ils concernent aussi l’immunité, les infections, la dépression et les cancers.
Autrement dit, le message n’est plus seulement : “l’activité physique protège le cœur”. Le message devient : “l’activité physique participe à la santé globale, à condition d’être accessible, sûre, adaptée et réellement favorable au bien-être.”
L’un des apports les plus forts de l’article est la distinction entre trois grands domaines d’activité physique : l’activité physique de loisir, l’activité physique liée aux transports et l’activité physique professionnelle. Cette distinction peut sembler théorique, mais elle change profondément la façon d’analyser le rapport d’un patient au mouvement.
Cette distinction est essentielle pour les kinés. Une personne peut bouger beaucoup sans bénéficier d’une activité physique favorable à sa santé globale. Une aide-soignante, une infirmière libérale, un ouvrier, un artisan, une auxiliaire de vie ou un livreur peuvent être très sollicités physiquement, tout en étant fatigués, douloureux, stressés, déconditionnés sur le plan cardio-respiratoire ou privés d’une activité choisie.
C’est pourquoi il est insuffisant de demander uniquement : “Faites-vous du sport ?” Il faut aussi comprendre comment, pourquoi et dans quelles conditions le patient bouge.
Quelques questions utiles peuvent enrichir le bilan :
Ces questions permettent de passer d’une vision quantitative du mouvement à une vision beaucoup plus clinique. Le sujet n’est pas seulement de savoir si le patient bouge assez. Le sujet est de savoir si son activité physique l’aide réellement à aller mieux.
L’article de Salvo et al. insiste sur une idée forte : dans de nombreuses situations, l’activité physique n’est pas le résultat d’un choix libre, mais d’une nécessité économique ou sociale. Les auteurs opposent ainsi l’activité physique choisie à l’activité physique contrainte. Cette distinction est centrale dans leur modèle, car elle permet de comprendre pourquoi certaines populations peuvent être “actives” tout en restant vulnérables sur le plan de la santé.
Marcher dans un parc, à son rythme, dans un environnement sécurisé, n’a pas le même sens que marcher longtemps faute de transport. Faire du renforcement musculaire dans un cadre progressif n’a pas le même impact que porter des charges toute la journée sans récupération. Se déplacer à vélo sur une piste sécurisée n’a pas le même vécu que pédaler dans un environnement dangereux parce qu’aucune autre solution n’est accessible.
Cette nuance rejoint le paradoxe de l’activité physique professionnelle : l’activité physique réalisée au travail ne produit pas toujours les mêmes bénéfices que l’activité physique de loisir. Elle peut même, dans certaines conditions, contribuer à l’usure, à la fatigue et aux douleurs.
Pour les kinés libéraux, c’est un point très concret. Un patient qui dit “je bouge déjà toute la journée” ne doit pas être automatiquement considéré comme protégé. Il faut analyser la nature de ce mouvement : est-il varié ou répétitif ? Choisi ou imposé ? Dosé ou subi ? Récupéré ou accumulé ? Associé au plaisir ou à l’épuisement ?
Prenons l’exemple d’un patient manutentionnaire qui consulte pour lombalgie chronique. Il porte des charges toute la journée et considère qu’il n’a pas besoin d’activité physique supplémentaire. Pourtant, son travail peut le solliciter toujours dans les mêmes schémas, sans renforcement progressif, sans récupération suffisante et sans amélioration réelle de son endurance. Le rôle du kiné n’est pas de lui demander de “bouger plus”, mais de l’aider à bouger autrement : renforcer progressivement, améliorer sa mobilité, travailler sa récupération, gérer la charge, restaurer une capacité cardio-respiratoire et trouver une activité choisie compatible avec sa fatigue.
C’est là que le lien entre santé publique et activité physique devient réellement clinique. La prévention ne consiste pas à appliquer une consigne standardisée. Elle consiste à adapter le mouvement à une personne, à son métier, à son environnement, à ses douleurs, à son niveau de confiance et à ses contraintes.
L’analyse mondiale présentée dans Nature Medicine montre que les inégalités d’activité physique ne se voient pas toujours lorsqu’on regarde uniquement le volume total de mouvement. Les auteurs expliquent que les pays à faibles revenus peuvent sembler plus actifs que les pays à hauts revenus, mais que cette activité provient davantage du travail ou des transports. À l’inverse, l’activité physique de loisir, plus souvent choisie et favorable au bien-être, est beaucoup plus fréquente dans les groupes socialement favorisés.
Le chiffre le plus parlant concerne l’activité physique de loisir : l’écart atteint environ 40 points de pourcentage entre les hommes aisés vivant dans les pays à hauts revenus et les femmes pauvres vivant dans les pays à faibles revenus. Cette donnée est importante, car l’activité de loisir est le domaine le plus directement associé au choix, au plaisir, à la sécurité et à l’accès à des environnements favorables.
L’article mobilise aussi une approche intersectionnelle. Cela signifie que les inégalités ne sont pas analysées uniquement selon un critère isolé, comme le genre ou le niveau socio-économique, mais selon leur combinaison. Une femme pauvre vivant dans un pays à faible revenu ne rencontre pas simplement une addition de difficultés : elle est exposée à des obstacles qui se renforcent mutuellement. Cette lecture est précieuse pour penser la santé publique, car elle évite de réduire l’inactivité à un manque de motivation individuelle.
Même si le contexte français est très différent, cette analyse reste utile pour les kinés libéraux. En France aussi, les patients ne disposent pas tous des mêmes ressources pour bouger. Certains ont du temps, un environnement sécurisé, un accès à des équipements, une culture sportive, un entourage soutenant et une bonne confiance corporelle. D’autres cumulent douleurs, horaires difficiles, fatigue, précarité, isolement, absence d’espaces adaptés, responsabilités familiales ou peur du jugement.
Cela signifie qu’un patient qui ne bouge pas n’est pas forcément un patient “non motivé”. Il peut être empêché. Et cette nuance change profondément la posture thérapeutique.
Les données françaises récentes confirment que le lien entre santé publique et activité physique est loin d’être théorique. Santé publique France indique qu’en 2024, 40,2 % des adultes déclarent pratiquer régulièrement une activité physique pendant leurs loisirs. Cette pratique concerne davantage les hommes, les retraités et les catégories sociales les plus favorisées. Un tiers des adultes de 18 à 79 ans utilisent exclusivement des modes de transport motorisés pour les petits trajets du quotidien.
La sédentarité reste également très présente. Santé publique France rapporte que plus de 20 % des adultes passent plus de sept heures assis par jour, et que huit adultes sur dix déclarent plus de trois heures d’écran de loisirs par jour. Les données soulignent aussi que la sédentarité touche fortement les adultes jeunes et les habitants des agglomérations à forte densité.
Ces chiffres sont importants pour les kinés, car ils montrent que les profils à risque ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Un cadre, un étudiant, un télétravailleur ou un jeune adulte peut être très sédentaire malgré une apparence de bonne santé. À l’inverse, une personne ayant un métier physique peut être très sollicitée sans bénéficier d’une activité structurée, récupératrice et favorable à sa santé.
Il faut donc distinguer plusieurs profils :
Ces profils n’ont pas besoin du même accompagnement. C’est précisément là que la kinésithérapie libérale apporte une valeur ajoutée majeure : elle permet de personnaliser la reprise d’activité au lieu de répéter un message général.
Les recommandations internationales ont largement diffusé l’idée que chaque mouvement compte. Ce message est utile, car il permet de sortir d’une vision trop sportive de l’activité physique. Marcher, jardiner, monter les escaliers, jouer avec ses enfants, faire du ménage actif ou interrompre les longues périodes assises peut déjà contribuer à la santé.
Mais l’article de Deborah Salvo et al. invite à affiner ce message. Oui, chaque mouvement peut compter. Mais pour qu’il soutienne réellement la santé et le bien-être, il doit être réalisé dans des conditions adaptées. Les auteurs proposent ainsi de distinguer l’activité physique totale de l’activité physique pour la santé et le bien-être, c’est-à-dire une activité sûre, accessible, non coercitive, digne et favorable à la santé globale.
Pour les kinés, cette nuance est fondamentale. Le but n’est pas de faire bouger le patient à tout prix. Le but est de créer les conditions d’un mouvement qui soigne. Un mouvement efficace doit être :
Cette approche est très différente d’une injonction. Chez un patient douloureux chronique, un exercice trop ambitieux peut renforcer la peur. Pour une personne âgée, l’enjeu est aussi de sécuriser la marche afin de ne pas augmenter le risque de chute ou l’appréhension. Après un cancer, une reprise trop rapide peut majorer la fatigue. Dans un contexte dépressif, un objectif irréaliste risque surtout de nourrir le sentiment d’échec.
Le rôle du kiné consiste donc à transformer l’activité physique en expérience réussie. Même modeste, cette réussite est souvent le point de départ d’un changement durable.
L’article de Nature Medicine insiste sur trois champs encore trop peu associés à l’activité physique dans le discours grand public : la santé mentale, l’immunité et le cancer.
Sur la santé mentale, les auteurs rappellent qu’une grande méta-analyse de cohortes a montré qu’atteindre seulement la moitié du volume recommandé d’activité physique était associé à une réduction de 18 % du risque de dépression, et qu’atteindre les recommandations était associé à une réduction de 25 %. Ils citent également une méta-analyse de 2024 portant sur 218 essais contrôlés randomisés, montrant que plusieurs formes d’activité : marche, jogging, yoga, renforcement musculaire, exercices mixtes, tai-chi ou qigong ; peuvent réduire les symptômes dépressifs de façon cliniquement significative.
Pour les kinés, cette donnée rejoint directement la réalité des prises en charge. Beaucoup de patients douloureux chroniques, lombalgiques, fibromyalgiques, âgés, opérés ou en arrêt de travail présentent une perte de confiance, une peur du mouvement, une fatigue psychique, un isolement ou une baisse d’estime de soi. Le mouvement peut alors devenir une porte d’entrée très concrète pour restaurer la confiance corporelle.
Bien sûr, le kiné ne remplace pas le médecin, le psychiatre ou le psychologue. Mais il peut contribuer à un processus de reprise de capacité. Une séance réussie peut produire un effet simple mais puissant : “Je pensais ne plus pouvoir, et finalement j’ai réussi.” Ce sentiment de compétence est un levier thérapeutique majeur.
Sur le plan immunitaire, l’article décrit trois mécanismes principaux :
Les auteurs rappellent aussi que les études menées pendant la pandémie de Covid-19 ont renforcé l’idée qu’un niveau régulier d’activité physique est associé à de meilleurs résultats face aux infections, notamment en matière d’hospitalisation, de formes sévères et de mortalité.
Cette partie doit rester nuancée. L’activité physique ne remplace ni la vaccination, ni les traitements, ni le suivi médical. Mais elle participe à un terrain de santé plus favorable. Pour les kinés, cela concerne notamment les patients fragiles, âgés, respiratoires, post-infectieux ou post-hospitalisation. Après une infection ou une immobilisation, le déconditionnement peut être rapide. Le patient perd de la force, de l’endurance, de l’équilibre et de la confiance. Le kiné peut alors reconstruire progressivement une tolérance à l’effort.
Sur le cancer, l’article rappelle que l’activité physique est associée à une réduction du risque de plusieurs cancers et à de meilleurs résultats après diagnostic, notamment sur la fatigue, la qualité de vie, la force musculaire, la santé mentale et parfois la survie. L’Institut national du cancer rappelle que l’activité physique pendant et après un cancer peut améliorer la qualité de vie, la tolérance aux traitements, la fatigue, les capacités physiques, l’anxiété, l’estime de soi et l’image corporelle. Il indique également que, dans certaines conditions, elle peut améliorer le pronostic et réduire le risque de récidive pour certains cancers.
Pour les kinés libéraux, la cancérologie représente un champ important. Les patients peuvent présenter une fatigue intense, une fonte musculaire, des douleurs, des limitations articulaires, une dyspnée, des neuropathies périphériques, une perte d’équilibre ou une grande peur de l’effort. L’enjeu n’est pas de les pousser à “faire du sport”, mais de leur proposer une reprise progressive, sécurisée et coordonnée avec l’équipe médicale.
En France, l’activité physique adaptée s’inscrit dans un cadre de plus en plus structuré. La Haute Autorité de Santé indique que la prescription médicale d’activité physique repose sur une classification en quatre niveaux d’intervention, les programmes en activité physique adaptée correspondant au niveau 2.
La HAS définit l’activité physique adaptée comme un programme d’exercices structuré, individualisé, supervisé par un professionnel, généralement organisé autour de 2 à 3 séances de 45 à 60 minutes par semaine, sur une durée de trois mois renouvelable. Ces programmes associent le plus souvent endurance et renforcement musculaire, auxquels peuvent s’ajouter des exercices d’équilibre, de coordination, d’assouplissement ou respiratoires selon la pathologie ciblée.
L’Assurance Maladie rappelle que l’activité physique adaptée peut être prescrite aux personnes atteintes d’une affection longue durée, aux malades chroniques, aux personnes présentant des facteurs de risque comme l’hypertension ou l’obésité, ou aux personnes en perte d’autonomie.
Cette évolution est très importante pour les kinés libéraux. L’APA n’est pas un conseil vague. C’est une intervention structurée, avec une évaluation, des objectifs, un dosage, une progression et un suivi. Or ces compétences sont déjà au cœur de la kinésithérapie : bilan, adaptation, sécurité, éducation, prévention, progression et autonomisation.
Le cabinet peut devenir un lieu de transition entre le soin et l’activité durable. Beaucoup de patients ne sont pas prêts à rejoindre directement une salle de sport, une association ou un groupe d’activité. Ils ont besoin d’un sas : comprendre leurs limites, être rassurés, retrouver une base fonctionnelle, puis être orientés vers une pratique autonome ou encadrée.
Le kiné peut accompagner cette transition vers :
L’objectif final n’est pas de rendre le patient dépendant du cabinet. L’objectif est de lui permettre de retrouver assez de capacité et de confiance pour maintenir une activité dans sa vie quotidienne.
L’article de Nature Medicine donne aux kinés libéraux un argument fort : leur rôle ne se limite pas à accompagner la récupération fonctionnelle après une blessure, une chirurgie ou une pathologie musculo-squelettique. Ils peuvent aussi contribuer à un enjeu plus large de santé publique et activité physique, en aidant les patients à retrouver une activité adaptée à leur état de santé, à leurs douleurs, à leur fatigue, à leur environnement et à leur niveau de confiance.
Cette différence est fondamentale. Les campagnes de prévention peuvent rappeler l’importance de bouger, mais elles ne peuvent pas toujours répondre à la question la plus concrète du patient : “Par quoi je commence, sans me faire mal, sans me décourager et sans me mettre en échec ?”
C’est précisément là que le kiné apporte une valeur ajoutée. Il peut transformer un objectif général en plan d’action réaliste. Il peut aider le patient à passer de l’idée abstraite : “je devrais bouger” à une expérience concrète : “je peux le faire”.
Dans la pratique, cela peut commencer par des objectifs très simples :
Cette simplicité n’est pas un manque d’ambition. Au contraire, elle permet de construire une progression durable. Chez beaucoup de patients, la priorité n’est pas de viser immédiatement les recommandations complètes, mais de recréer une première expérience positive du mouvement.
Le kiné ne devrait pas aborder l’activité physique uniquement en fin de séance, comme une recommandation rapide. Il peut en faire un véritable sujet d’éducation thérapeutique. Beaucoup de patients entretiennent des croyances qui freinent leur reprise : “si j’ai mal, c’est que j’abîme”, “je suis trop vieux pour commencer”, “je n’ai jamais été sportif”, “mon travail physique suffit”, “je dois attendre de ne plus avoir mal pour bouger”, ou encore “je suis trop fatigué pour faire de l’activité”.
Ces croyances influencent fortement l’adhésion. Le kiné doit donc expliquer sans culpabiliser. Il peut aider le patient à comprendre que l’activité physique ne se résume pas au sport intense, qu’il faut interpréter la douleur plutôt que la fuir systématiquement, que le corps s’adapte progressivement, que le repos complet ne protège pas toujours et que de petites doses répétées peuvent déjà produire un changement.
Un message peut être particulièrement utile : l’objectif n’est pas de devenir sportif, mais de redevenir capable.
Cette formulation est souvent plus acceptable pour les patients. Elle éloigne l’activité physique de la performance, du poids ou de la comparaison. Elle la rapproche de l’autonomie, du confort, de la confiance et de la qualité de vie.
Chez un patient lombalgique, redevenir capable peut signifier porter ses courses sans appréhension. Pour une personne âgée, l’enjeu sera peut-être de sortir seule de chez elle. Après un cancer, il peut s’agir de remonter les escaliers sans épuisement. Chez un patient dépressif, la première victoire peut être de reprendre une courte marche quotidienne. Et pour un actif très sédentaire, progresser peut simplement vouloir dire interrompre les longues périodes assises et retrouver un minimum d’endurance.
C’est cette traduction concrète qui rend l’activité physique réellement thérapeutique.
La Stratégie Nationale Sport-Santé 2025-2030 confirme que l’activité physique devient un axe majeur des politiques publiques françaises. Elle prévoit 12 mesures pour développer l’activité physique pour tous, lutter contre la sédentarité et améliorer le bien-être. Elle place également la santé mentale comme un fil conducteur et vise à créer les conditions d’une activité physique à chaque étape de la vie.
Dans ce paysage, les kinés libéraux ont une place à affirmer. Ils ne sont pas les seuls acteurs du sport-santé, mais ils disposent d’une compétence spécifique : adapter le mouvement à une pathologie, à une douleur, à un risque, à une limitation fonctionnelle et à un objectif de vie.
Le kiné peut intervenir à plusieurs moments :
Cette coordination est essentielle pour éviter les ruptures de parcours. Un patient peut commencer au cabinet, poursuivre dans une structure adaptée, puis maintenir une activité autonome. À l’inverse, un patient orienté vers une activité collective peut revenir vers le kiné si une douleur, une peur ou une limitation freine sa progression.
Le kiné peut ainsi devenir un référent du mouvement sécurisé. Il ne fait pas tout, mais il aide à choisir le bon niveau d’accompagnement au bon moment.
Ce que l’article de Deborah Salvo et al. apporte de plus fort, c’est peut-être une vision plus humaine de l’activité physique. Bouger n’est pas seulement une affaire de volonté. C’est une affaire de santé, de douleur, de confiance, de temps, d’argent, de sécurité, d’environnement, de culture, de travail et de lien social.
Cette vision est précieuse pour les kinés, car elle évite le piège de la culpabilisation. Un patient qui ne bouge pas n’est pas forcément négligent. Il peut être douloureux, anxieux, isolé, épuisé, mal informé, mal accompagné ou simplement découragé par des objectifs trop éloignés de sa réalité.
Une approche efficace commence par reconnaître ces freins. Ensuite seulement, il devient possible de construire une solution. Le bon accompagnement n’est pas celui qui impose une norme. C’est celui qui aide le patient à retrouver une marge de manœuvre.
Parfois, cette marge est minuscule : deux minutes de marche, trois levers de chaise, une pause active, une respiration, un mouvement sans peur. Mais si elle est répétée, valorisée et progressivement renforcée, elle peut devenir le début d’une transformation.
Cette approche rejoint parfaitement la reconceptualisation proposée dans Nature Medicine. Les auteurs ne demandent pas simplement de promouvoir plus d’activité physique. Ils invitent à promouvoir une activité physique qui soutient réellement la santé et le bien-être, dans des conditions sûres, dignes et accessibles.
Alors, dans un contexte où santé publique et activité physique deviennent indissociables, la vraie question est peut-être celle-ci : comment les kinés libéraux peuvent-ils devenir, demain, les professionnels de référence pour remettre durablement les patients en mouvement ?
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