Jeûne intermittent : bienfaits pour patients en kinésithérapie
26 février 2024 - Actualités

Mieux vivre son travail est devenu un vrai sujet pour de nombreux kinésithérapeutes libéraux : fatigue en fin de journée, charge mentale, difficulté à décrocher, et parfois cette sensation de fonctionner en pilote automatique. Pour mieux comprendre ce qui se joue et surtout ce qu’il est possible de mettre en place au quotidien, Abderrahim, masseur-kinésithérapeute et formateur en prévention santé, a accepté de nous éclairer. Les chiffres de 2025 confirment que ce n’est pas un ressenti isolé. Selon une enquête SPS menée en mars 2025 auprès de 1 550 soignants libéraux, 63 % se disent “usés” en fin de journée, 83 % peinent à préserver leur vie privée, 41 % rapportent des agressions verbales ou des menaces, et près d’un soignant sur cinq déclare un diagnostic formel de burn-out ou de dépression. Dans le même temps, la santé mentale a été érigée en Grande Cause nationale 2025, signe que la prévention devient un enjeu collectif. Décryptage dans cet article !
Kiné par Nature : Bonjour Abderrahim. Pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a amené à travailler sur le sujet de la santé mentale/ prévention au sein de l’environnement de travail des professionnels de santé ?
Abderrahim : « Bonjour à toutes et à tous. Je suis masseur-kinésithérapeute et formateur en prévention santé. Depuis une dizaine d’années, j’interviens sur des sujets liés au stress, à la santé au travail et à la prévention en général, notamment en entreprise et en cabinet. Progressivement, je me suis spécialisé sur le sujet du stress et l’épuisement chez les soignants, et en particulier chez les kinésithérapeutes, parce que je constate une souffrance réelle qui est souvent banalisée.«
Kiné par Nature : Vous avez choisi un titre très concret : “s’outiller”. Pourquoi ce mot ?
Abderrahim : « Parce que mieux vivre son travail, ce n’est pas une question de “force mentale”. C’est surtout une question de systèmes, d’organisation, de ressources, de limites, et de prévention. Les soignants savent prévenir chez les patients. Mais pour eux-mêmes, ils attendent souvent le moment où ça casse. Or on peut agir en amont, avec des outils simples, réalistes et réguliers.«
Kiné par Nature : Vous commencez le webinaire par une mise au point : stress et anxiété ne sont pas la même chose. Pourquoi est-ce important ?
Abderrahim : « Parce que tant qu’on pense “je suis stressé donc je suis fragile”, on se trompe. Le stress, c’est d’abord un phénomène physiologique : une réponse du corps à une demande. Il active des mécanismes d’alerte, utiles pour réagir, décider, agir vite. Le stress aigu peut être adaptatif : une urgence au cabinet, un patient qui chute, une situation clinique qui nécessite une vigilance accrue… c’est normal.«
Kiné par Nature : Donc le stress n’est pas l’ennemi ?
Abderrahim : « Non. Le problème, c’est quand le stress devient chronique, c’est-à-dire quand il ne redescend plus. Et c’est là que mieux vivre son travail devient un sujet de santé. Parce que le corps reste en alerte, les réserves s’épuisent, le sommeil se dégrade, l’irritabilité augmente, et l’on perd peu à peu la capacité à récupérer.«
Ce point est d’autant plus important que les données 2025 décrivent un quotidien où l’usure “déborde” du travail : quand 83 % des libéraux disent peiner à préserver leur vie privée, ce n’est pas seulement une question d’emploi du temps. C’est aussi un indicateur de récupération insuffisante.
Kiné par Nature : Vous décrivez trois phases : alerte, résistance, épuisement. Qu’est-ce qui fait basculer vers la phase d’épuisement ?
Abderrahim : « Le point central, c’est la durée. Quand les stresseurs se répètent et que la récupération devient insuffisante, on ne revient plus à l’équilibre. Et en libéral, les stresseurs sont multiples : le stress financier, les exigences des patients, la charge administrative, les imprévus, l’isolement… On peut avoir l’impression de “tenir”, mais en réalité on s’installe dans un niveau de tension permanent. »
Kiné par Nature : Que voulez-vous dire quand vous dîtes “vous sortez du cabinet mais la situation reste en vous”.
Abderrahim : « Oui, c’est un repère simple. Le stress aigu s’arrête quand la situation s’arrête. Le stress chronique, lui, persiste, même hors cabinet. On rumine, on anticipe, on rejoue la scène, on prépare la réponse qu’on aurait dû donner… et la récupération disparaît. »
Et ce n’est pas un sujet marginal : une étude menée en mars 2025 chez les soignants libéraux montre précisément ce terrain d’usure : 63 % se disent “usés” en fin de journée et 83 % disent ne pas réussir à préserver leur vie privée. Autrement dit, le stress ne reste pas “au travail”. Il déborde.
Kiné par Nature : Vous distinguez aussi plusieurs formes d’épuisement : burn-out, bore-out, brown-out. Pourquoi cette nuance est utile pour mieux vivre son travail ?
Abderrahim : « Parce que les solutions ne sont pas toujours les mêmes. Le burn-out, c’est l’épuisement lié à une surcharge et un stress chronique. Le bore-out renvoie à une sous-stimulation, un ennui profond. Et le brown-out, c’est la perte de sens, quand on ne comprend plus pourquoi on fait ce qu’on fait ou quand le travail devient déconnecté de nos valeurs. Cette distinction est aujourd’hui reprise dans des ressources institutionnelles françaises de prévention, qui décrivent notamment le brown-out comme une perte de sens pouvant entraîner désengagement et exécution “automatique” des tâches. »
Kiné par Nature : Beaucoup de kinés sont surpris par le bore-out : “comment s’ennuyer quand on est débordé ?”
Abderrahim : « On peut être débordé et sous-stimulé. Exemple typique : enchaîner des prises en charge répétitives, avoir le sentiment de faire toujours la même chose, ne plus avoir le temps d’un raisonnement clinique digne de ce nom. On n’est pas “inactif”, mais on perd l’intérêt, la curiosité, la stimulation intellectuelle. Et cela abîme aussi la capacité à mieux vivre son travail. »
Kiné par Nature : Vous proposez un test d’“auto-check” : un temps pour repérer son état corporel, émotionnel, mental. À quoi cela sert-il ?
Abderrahim : « L’auto-check sert à voir ce qu’on ne veut pas voir… mais tôt. L’épuisement est insidieux. Quand on est dans le rythme, on normalise tout : “c’est la période”, “c’est moi”, “ça ira mieux après”. L’auto-check, c’est une pause de lucidité. »
Kiné par Nature : Quels signaux doivent alerter un kiné libéral ?
Abderrahim : « La fatigue chronique, les insomnies ou un sommeil non récupérateur, l’irritabilité, la baisse de patience, l’isolement, la baisse d’efficacité, un sentiment d’imposture, la culpabilité. Et surtout, un marqueur très parlant chez les soignants : vous passez en mode pilotage automatique. Vous faites les actes, mais vous vous sentez détaché. C’est un mécanisme de protection… mais c’est un signal. »
Le support recommande des auto-checks réguliers.
Choisissez une heure fixe (ex. dimanche soir) et notez :
Si 2 items sont “dans le rouge” deux semaines de suite, ce n’est pas une alerte dramatique, c’est un signal d’action.
Kiné par Nature : Vous parlez beaucoup de surcharge cognitive chez les kinés libéraux.
Abderrahim : « Parce que le kiné libéral est à la fois clinicien et gestionnaire. Vous devez raisonner, décider, adapter, dépister, rassurer, motiver… et gérer l’agenda, la facturation, la télétransmission, la comptabilité. Beaucoup de collègues reportent l’administratif, puis se retrouvent avec une montagne à rattraper, ce qui augmente encore le stress.«
Et cela colle aux données 2025 : l’étude SPS insiste aussi sur le “fardeau des tâches administratives” parmi les facteurs de saturation chez les libéraux. (GEM)
Kiné par Nature : La kinésithérapie est un métier corporel. Comment cela joue sur l’épuisement ?
Abderrahim : « Quand on enchaîne sans récupération, on paie. Le piège du libéral, c’est qu’on peut toujours “rajouter une séance”, “prendre sur la pause”, “finir tard et rattraper à la maison”. Mais le corps, lui, ne s’ajuste pas à l’infini. Sans récupération, on installe un terrain de stress chronique. »
Kiné par Nature : Vous insistez aussi sur la fatigue compassionnelle.
Abderrahim : « Oui, parce qu’on reçoit les récits de douleur, de maladie, parfois de détresse sociale. On porte cela toute la journée. Et en libéral, il manque parfois des espaces de supervision ou de débrief structurés. On repart chez soi avec des situations lourdes. »
Là encore, l’étude SPS rappelle un facteur aggravant : 41 % des soignants libéraux rapportent agressions verbales ou menaces sur les deux dernières années. Ce climat contribue à l’hypervigilance et à la charge émotionnelle.
Kiné par Nature : Venons-en au cœur du sujet : “s’outiller”. Qu’est-ce que vous conseillez en premier, pour mieux vivre son travail ?
Abderrahim : « D’abord, arrêter d’attendre “le bon moment”. Les outils les plus efficaces sont souvent simples et réguliers. »
Kiné par Nature : Lesquels, concrètement ?
Abderrahim : « Le premier outil, c’est l’auto-check : un rendez-vous avec soi-même. Une fois par semaine, ou plus si besoin. Vous notez votre niveau de stress, votre qualité de sommeil, votre fatigue, votre irritabilité. Cela crée un tableau de bord. Vous voyez les tendances.
Le deuxième outil, c’est bloquer du temps dans la semaine : pour l’administratif, pour la récupération, pour la formation.
Abderrahim : « Beaucoup de kinés hésitent à bloquer du temps à cause de la pression financière. Mais le coût de ne pas le faire, c’est souvent de finir par traiter l’administratif le soir, le week-end, ou en urgence, ce qui entretient le stress chronique.«
Deux formats réalistes (à adapter) :
Dans les deux cas, le but est identique : que l’administratif cesse d’être un bruit de fond permanent. Condition clé pour mieux vivre son travail.
Abderrahim : La pause déjeuner doit être protégée. Sinon vous ne déconnectez jamais. Et quand un patient demande une urgence, on est tenté de sacrifier la pause. Répété, cela devient un risque.
Une règle simple aide beaucoup : la pause n’est pas négociable, sauf exceptions rares (urgence réelle, pas “urgence d’agenda”). Et même dans ce cas, on compense : pause déplacée, ou fin de journée allégée.
Kiné par Nature : Et pour lutter contre l’isolement ?
Abderrahim : « Je recommande la formation continue, les groupes de pairs, les échanges entre collègues. Pas seulement pour apprendre, mais pour décharger et se sentir moins seul. La prévention passe aussi par le collectif. »
Kiné par Nature : Dans ce webinaire, l’administratif revient souvent. Pourquoi est-ce un sujet aussi central pour mieux vivre son travail ?
Abderrahim : « Parce que l’administratif consomme de l’énergie cognitive. Ce ne sont pas des tâches “neutres” : elles fragmentent l’attention, créent des rattrapages, génèrent de la charge mentale. Tout ce qui réduit les doubles saisies, les interruptions, les oublis, les accumulations… protège la tête.
Cela rejoint l’observation faite dans des synthèses et interviews autour de l’étude 2025 : la surcharge administrative fait partie des facteurs qui alimentent la saturation des libéraux. (GEM) »
Kiné par Nature : Donc “s’outiller” peut aussi vouloir dire s’équiper ?
Abderrahim : « Oui, si l’outil est choisi pour une raison simple : réduire la friction et redonner de l’air. L’objectif reste le même : mieux vivre son travail, pas “faire plus”. »
Se demander régulièrement “où j’en suis”, avec deux axes est importants :
Ce duo est puissant parce qu’il évite deux pièges classiques :
Le bon réflexe, ce n’est pas de surveiller chaque sensation. C’est d’avoir un repère régulier, court, stable. Comme on suit un patient avec des marqueurs simples, vous pouvez vous suivre vous-même avec des marqueurs simples.
Pour mieux vivre son travail, il peut être utile d’objectiver son niveau d’épuisement. L’échelle de Maslach (ou Maslach Burnout Inventory, MBI) est l’un des questionnaires les plus utilisés pour évaluer le burn-out. Elle ne pose pas un diagnostic médical, mais aide à repérer une tendance et à décider s’il faut agir ou consulter.
Elle mesure 3 dimensions :
En pratique, un profil d’épuisement correspond souvent à épuisement élevé + dépersonnalisation élevée + accomplissement personnel bas.
Mieux vivre son travail en tant que kinésithérapeute libéral n’est pas une question de volonté ou de “solidité”. Abderrahim rappelle que le stress est d’abord un mécanisme physiologique. Ce qui abîme, c’est le stress chronique, celui qui ne redescend plus.
Les chiffres du support confirment une réalité préoccupante : charge mentale élevée, semaines longues, pauses sacrifiées, manque de temps pour réfléchir, et un niveau d’épuisement déjà très présent dans la profession.
Et pourtant, il existe des leviers concrets : auto-check régulier, temps bloqué, pause protégée, soutien entre pairs, et outils métier qui réduisent la surcharge cognitive.
Ce ne sont pas des “petits conseils”. Ce sont des protections, qui, additionnées, changent une trajectoire. Et quand on parle de prévention, c’est exactement ce qu’on cherche : agir tôt, agir simple, agir régulièrement.
Merci à Abderrahim pour ce riche échange 🙌
👉 Pour aller plus loin : le replay du webinaire est disponible via Kiné par Nature.
📃 Les sources :
26 février 2024 - Actualités
11 avril 2024 - Actualités
9 avril 2025 - Actualités