Kiné humanitaire : rencontre avec Lola, partie en mission à Madagascar

Kiné humanitaire : rencontre avec Mila, partie en mission à Madagascar

Partir en mission humanitaire en tant que kiné, ce n’est pas seulement changer de pays ou de cadre d’exercice. C’est réapprendre à soigner dans un environnement où les repères bougent, où les moyens sont parfois limités, mais où l’engagement humain prend une toute autre dimension. 🎙️ Lola, jeune kinésithérapeute, revient sur son expérience d’humanitaire kiné à Antananarivo, à Madagascar, et sur tout ce que cette mission a transformé dans sa manière de pratiquer.

Reprendre un nouveau chemin pour devenir kiné

Un parcours qui ne s’est pas construit en un jour

« Je ne suis pas devenue kiné par hasard, mais je ne suis pas non plus arrivée dans ce métier par un chemin tout tracé. Avant mes études, j’avais déjà construit une partie importante de ma vie autour du sport. Étant sportive de haut-niveau, j’évoluais dans un univers où le corps, la récupération, la performance, la blessure et le retour au mouvement faisaient presque partie de mon quotidien. C’est là que j’ai commencé à regarder de près le travail des kinésithérapeutes.

Au départ, ce qui m’attirait, c’était le côté très concret de ce métier. Le fait de pouvoir agir directement sur le corps, d’aider quelqu’un à retrouver une fonction, à se sentir mieux, à reprendre confiance. Mais plus je découvrais la kiné, plus je comprenais que ce métier allait bien au-delà de la technique. Il y avait aussi de l’écoute, de l’adaptation, beaucoup de relationel, et de l’évolution sur la progression des patients. J’aimais cette idée d’un soin qui ne soit pas seulement un geste, mais un accompagnement. »

Les premières expériences qui ont structuré sa pratique

« Reprendre des études pour devenir kiné a été un vrai choix. Un choix mûri, assumé, presque une évidence à ce moment-là. Je voulais exercer un métier utile, concret, profondément humain. Un métier où l’on est sur le terrain, où l’on observe, où l’on réfléchit, où l’on ajuste sans cesse.

Quand j’ai commencé à travailler après mon diplôme, j’ai fait mes premières années à l’hôpital. J’y ai découvert plusieurs services, des patients très différents, des prises en charge parfois lourdes, et surtout un rythme qui oblige à gagner vite en rigueur. J’ai beaucoup appris dans cette première expérience. J’y ai compris l’importance du raisonnement clinique, de la coordination avec les autres professionnels, et du fait qu’on ne soigne jamais seule. Mais très vite, j’ai senti qu’avant de suivre un parcours plus classique, j’avais besoin de vivre autre chose. Je savais que le libéral pourrait m’intéresser un jour, que certaines spécialisations m’attiraient, mais je sentais qu’il me manquait encore une expérience plus authentique, plus déstabilisante, plus ouverte sur une autre réalité du soin. À ce moment-là, je ne savais pas encore que ce parcours me mènerait vers une expérience de kiné dans l’humanitaire, mais avec le recul, tout faisait sens.»

Bon à savoir : La rééducation est un enjeu de santé publique mondial. Selon l’OMS, 2,4 milliards de personnes dans le monde vivent avec un problème de santé pouvant bénéficier de rééducation. Et dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, plus d’une personne sur deux qui en aurait besoin n’y a pas accès.

Le guide de l'installation kiné en libéral

Partir en mission humanitaire en tant que kiné

Une envie qui allait bien au-delà du voyage humanitaire

« Le projet de départ n’est pas né d’un simple désir de voyage. Je ne voulais pas “partir à l’étranger” au sens large, ni vivre une parenthèse dépaysante pour ensuite revenir comme si de rien n’était. Ce qui m’attirait, c’était l’idée de me confronter à une autre réalité de soin. J’avais envie de comprendre ce que devient notre métier quand on lui enlève une partie de ses repères habituels. Quand le cadre change et que les moyens sont différents. Quand le métier de kiné n’a pas forcément la même place ni la même visibilité. »

Le choix d’un départ cadré

« J’ai choisi de partir dans un cadre structuré, en volontariat, parce que je ne voulais pas arriver quelque part sans préparation ni projet concret. C’était important pour moi de m’inscrire dans une mission existante, avec une équipe locale, une structure déjà engagée, et de vrais besoins identifiés. À Antananarivo, j’ai rejoint une organisation qui accompagne des enfants en situation de handicap et leurs familles, avec un travail à la fois autour des soins, de l’accompagnement, de la sensibilisation et de la transmission. »

Ce que Lola voulait découvrir en tant que kiné en humanitaire

« Ce qui m’attirait, c’était vraiment de découvrir ce que signifie être kiné en humanitaire, dans un contexte où la rééducation n’est pas toujours accessible. Je voulais comprendre ce que représente une mission d’humanitaire en tant que kiné sur le terrain, au quotidien, loin des images un peu idéalisées que l’on peut parfois s’en faire. C’est cette dimension multiple qui m’a convaincue. Je n’allais pas seulement faire des séances. Il y avait aussi un travail avec les proches, une réflexion sur l’accès aux soins, une volonté de faire connaître davantage la rééducation, et même une part de formation. Je trouvais cela très fort, parce qu’on sortait d’une logique de prise en charge uniquement individuelle pour entrer dans quelque chose de plus large, de plus durable. »

La réalité de l’humanitaire : contribuer plutôt que sauver en étant kiné

« Très vite, j’ai compris qu’il fallait aussi se méfier des images idéalisés qu’on peut avoir sur l’humanitaire. On n’arrive pas sur place pour sauver qui que ce soit. On arrive pour rejoindre un projet, pour écouter, pour observer, pour contribuer. C’est une nuance plus qu’importante. Elle change complètement la posture de celui ou celle qui se lance dans l’humanitaire. Elle oblige à être plus humble et plus juste. Je pense que c’est aussi ce qui m’a plu dans cette mission : elle m’obligeait à quitter toute forme de confort professionnel ou symbolique. Je n’étais plus dans un cadre que je maîtrisais. Il fallait mériter sa place, doucement, en comprenant d’abord ce qui existait déjà. »

Chiffre clé : En 2023, 1 693 volontaires sont partis en VSI selon France Volontaires. Parmi eux, 63 % étaient des femmes et 60 % avaient entre 18 et 30 ans.

Arriver sur le terrain : entre choc, adaptation et humilité

« Quand je suis arrivée à Madagascar, j’ai compris presque immédiatement que les premières semaines ne seraient pas des semaines d’action, mais des semaines d’apprentissage. Je découvrais un pays, une ville, un autre rythme de vie, une autre manière de travailler, d’autres contraintes, d’autres priorités. Et même quand on est très motivée, il faut accepter cette réalité-là : on n’est pas opérationnelle en un claquement de doigts. »

L’humilité comme première leçon de terrain

« Je crois que le premier mot qui me vient pour parler de cette arrivée, c’est vraiment l’humilité. On arrive avec sa formation, son diplôme, quelques expériences, parfois même l’envie de bien faire très vite. Mais sur place, on comprend que cela ne suffit pas. Il faut d’abord regarder. Comprendre le fonctionnement de la structure, la place de chacun, les habitudes de travail, le rapport au soin, la relation avec les familles, les attentes, les limites matérielles, le quotidien réel. C’est là que j’ai vraiment compris ce que signifiait exercer en humanitaire : accepter de ne pas tout maîtriser immédiatement.

Ce temps d’observation a été essentiel pour moi. Il m’a obligée à ralentir. À ne pas vouloir tout de suite comparer avec ce que je connaissais. À ne pas me dire trop vite “en France, on ferait autrement”. Parce qu’en réalité, ce type de comparaison ne sert pas à grand-chose au début. Il faut d’abord comprendre ce que le terrain raconte. »

Les premières rencontres qui l’ont marquée

« Les premières rencontres avec les enfants et les familles m’ont beaucoup marquée. J’ai été confrontée à des situations lourdes, à des troubles neurologiques importants, à des parcours de soin parfois tardifs ou incomplets, à des besoins immenses. Certaines premières séances ont été très fortes émotionnellement. Il y a des moments où l’on mesure tout ce qu’on aimerait pouvoir mettre en place, et tout ce que le contexte rend plus compliqué. Ce n’est pas facile au départ. Il faut encaisser cette tension entre ce qu’on imagine être une bonne prise en charge sur le papier, et ce qui est réellement possible sur le terrain. Mais j’ai aussi découvert quelque chose d’extrêmement fort : l’accueil. La chaleur de l’équipe. La confiance des familles. L’attachement très rapide aux enfants. Cette qualité de lien m’a énormément aidée à trouver ma place. »

Bon à savoir : L’OMS estime qu’environ 1,3 milliard de personnes, soit 1 personne sur 6 dans le monde, vivent avec un handicap significatif. Dans de nombreux contextes, ces personnes rencontrent encore des obstacles majeurs pour accéder aux soins, à la rééducation et aux aides techniques.

Exercer la kiné dans un autre contexte de soin

« Ce que cette mission a immédiatement changé, c’est ma manière de penser la séance. En France, on travaille avec des repères relativement stables. On connaît le cadre, des habitudes de prise en charge. On sait globalement sur quels relais s’appuyer. Là-bas, il a fallu repenser beaucoup de choses. J’ai compris très vite qu’une bonne séance n’était pas forcément la séance idéale sur le papier. En humanitaire, on ne peut pas reproduire exactement ce qu’on fait en France en étant kiné. Il ne s’agissait pas de faire moins bien. Il s’agissait de faire juste. De se demander, à chaque fois : qu’est-ce qui est réellement utile pour cet enfant, ici, maintenant ? Qu’est-ce qui pourra être repris dans son quotidien ? Est-ce faisable dans la durée ? Qu’est-ce qui a du sens dans ce contexte précis ? »

Une pratique qui oblige à revenir à l’essentiel

« Ce que j’ai découvert en tant que kiné humanitaire, c’est qu’il faut sans cesse adapter ses objectifs. Cette façon de raisonner m’a beaucoup appris. J’ai dû revenir à l’essentiel. Prioriser davantage. Simplifier sans appauvrir. Accepter qu’une prise en charge pertinente puisse parfois passer par des choses très concrètes : le positionnement, l’installation, les gestes du quotidien, la répétition, la guidance, l’explication aux proches.

Et justement, la place des familles a pris une importance énorme dans ma pratique. Très vite, j’ai compris que le soin ne pouvait pas reposer uniquement sur le temps de séance. Il fallait montrer, expliquer, reformuler, rassurer, donner des repères simples, trouver des solutions réalistes. Dans ce contexte, la continuité du soin passe aussi énormément par ce que les proches peuvent comprendre et reproduire. »

Faire connaître la rééducation fait aussi partie de la mission humanitaire en tant que kiné

« J’ai aussi découvert que le métier de kiné n’était pas toujours identifié de la même manière. Il faut parfois commencer par expliquer ce qu’est la rééducation, à quoi elle sert, ce qu’elle peut apporter, pourquoi elle compte, pourquoi une prise en charge précoce peut faire une différence. Cette partie plus invisible du métier m’a beaucoup marquée. On ne fait pas que soigner. Il y a un gros travail sur la sensibilisation qui nous permet de faire exister la place de la kinésithérapie dans le parcours de soin.

L’humanitaire en tant que kiné m’a obligée à revenir à des choses très concrètes. Je crois que c’est là que cette mission m’a le plus bousculée : elle m’a obligée à sortir d’une pratique très cadrée pour entrer dans une pratique beaucoup plus située, beaucoup plus contextuelle. On ne travaille jamais hors sol. Et là-bas, cette évidence prend une force particulière. »

À retenir pour les kinés qui s’interrogent sur l’humanitaire : La kiné humanitaire ne demande pas seulement des compétences techniques. Elle mobilise aussi fortement la pédagogie, la capacité d’adaptation, le travail avec les familles, la hiérarchisation des priorités et une vraie intelligence du terrain.

Ce que l’humanitaire change dans une pratique professionnelle

« Avant de partir, je pensais que cette mission allait surtout m’apprendre à travailler dans un autre pays. En réalité, elle m’a surtout appris à revenir au cœur de mon propre métier. Quand une partie des repères habituels disparaît, on voit beaucoup plus clairement ce qui reste. Et ce qui reste, pour moi, c’est le raisonnement clinique. L’observation. La qualité de présence. La capacité à poser un objectif juste. La relation avec le patient et avec ses proches. Le fait de construire avec le réel, et pas contre lui. »

La dimension humaine du soin, encore plus évidente sur le terrain de l’humanitaire en tant que kiné

« L’humanitaire m’a fait comprendre ce qui tient vraiment dans notre métier de kiné. Cette expérience en humanitaire m’a appris à hiérarchiser autrement. Elle a aussi profondément modifié mon rapport au temps. J’ai appris à valoriser des progrès plus discrets, moins spectaculaires, mais parfois essentiels. Une installation plus confortable. Un geste mieux compris par la famille. Une participation différente de l’enfant. Une relation de confiance qui se construit.

Dans un contexte comme celui-là, on ne peut pas penser uniquement en termes de performance ou de résultats visibles très vite. Il faut apprendre à regarder autrement. J’ai aussi compris à quel point la kiné est un métier de lien. Je le savais déjà, bien sûr, mais là, je l’ai vécu de façon beaucoup plus intense. Le lien avec les enfants, avec les familles, avec l’équipe, avec la réalité locale.

Tout cela redonne une place immense à la dimension humaine du soin. Je ne dis pas que l’humanitaire est une voie supérieure. Ce serait faux. On peut exercer magnifiquement en cabinet, à domicile, à l’hôpital, dans mille autres contextes. Mais pour moi, cette mission a été un accélérateur. Elle m’a donné plus de souplesse, plus de patience, plus de recul. Elle m’a obligée à me demander ce qui compte vraiment dans ma pratique. Et je crois que c’est pour cela qu’elle me transforme autant. Pas parce qu’elle serait “extraordinaire” au sens romantique du terme. Mais parce qu’elle me met face à l’essentiel. »

Et après

Une expérience encore en cours, mais déjà déterminante pour une jeune kiné en humanitaire

« Je suis encore au cœur de cette expérience, donc je n’ai pas envie de la refermer trop vite avec une conclusion définitive. Mais je sais déjà qu’elle laissera une trace profonde dans ma manière de voir le métier. Je ne reviendrai pas tout à fait la même, c’est sûr. Pas parce que j’aurais vécu quelque chose de spectaculaire, mais parce que cette mission change en profondeur le regard qu’on porte sur le soin, sur les priorités, sur le temps, sur la relation avec les patients et leurs proches. Je ne sais pas encore exactement quelle forme prendra la suite. Peut-être l’hôpital, peut-être le libéral, peut-être d’autres projets encore. Mais je sens déjà que je reviendrai avec une pratique plus souple, plus consciente, plus ancrée aussi. »

Ce que l’humanitaire laissera durablement dans sa pratique de kiné

« Je pense que cette expérience d’humanitaire kiné va continuer à influencer ma pratique pendant longtemps. Cette mission me rappelle chaque jour que la kinésithérapie est un métier immense. Un métier scientifique, technique, exigeant, mais aussi profondément humain. Et dans certains contextes, cette dimension-là apparaît avec une évidence presque brutale. C’est sans doute ce que je retiendrai le plus. »

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